Lettre à un ami allemand – Albert Camus

por pessoaficionado

« L’homme est périssable. Il se peut ; mais périssons en résistant, et si le néant nous est réservé, ne faisons pas que ce soit une justice !” Obermann

Voici venir les temps de votre défaite. Je vous écris d’une ville célèbre dans l’univers et qui prépare contre vous un lendemain de liberté. Elle sait que cela n’est pas facile et qu’il lui faut auparavant traverser une nuit encore plus obscure que celle qui commença, il y a quatre ans, avec votre venue. Je vous écris d’une ville privée de tout,sans lumière et sans feu, affamée, mais toujours pas réduite. Bientôt quelque chose y soufflera dont vous n’avez pas encore l’idée. Si nous avions de la chance, nous nous trouverions alors l’un devant l’autre.Nous pourrions alors nous combattre en connaissance de cause : j’ai une juste idée de vos raisons et vous imaginez bien les miennes. Ces nuits de juillet sont à la fois légères et lourdes. Légères sur la Seine et dans les arbres, lourdes au cœur de ceux qui attendent la seule aube dont ils aient désormais envie. J’attends et je pense à vous : j’ai encore une chose à vous dire qui sera la dernière. Je veux vous dire comment il est possible que nous ayons été si semblables et que nous soyons aujourd’hui ennemis, comment j’aurais pu être à vos côtés et pourquoi maintenant tout est fini entre nous. .Nous avons longtemps cru ensemble que ce monde n’avait pas de raison supérieure et que nous étions frustrés. Je le crois encore d’une certaine manière. Mais j’en ai tiré d’autres conclusions que celles dont vous me parliez alors et que, depuis tant d’années, vous essayez de faire entrer dans l’Histoire. Je me dis aujourd’hui que si je vous avais réellement suivi dans ce que vous pensez, je devrais vous donner [69]raison dans ce que vous faites. Et cela est si grave qu’il faut bien que je m’y arrête, au cœur de cette nuit d’été si chargée de promesses pour nous et de menaces pour vous.Vous n’avez jamais cru au sens de ce monde et vous en avez tiré l’idée que tout était équivalent et que le bien et le mal se définissaient selon qu’on le voulait. Vous avez supposé qu’en l’absence de toute morale humaine ou divine les seules valeurs étaient celles qui régissaient le monde animal, c’est-à-dire la violence et la ruse. Vous en avez conclu que l’homme n’était rien et qu’on pouvait tuer son âme, que dans la plus insensée des histoires la tâche d’un individu ne pouvait être que l’aventure de la puissance, et sa morale, le réalisme des conquêtes. Et à la vérité, moi qui croyais penser comme vous, je ne voyais guère d’argument à vous opposer, sinon un goût violent de la justice qui, pour finir,me paraissait aussi peu raisonné que la plus soudaine des passions.Où était la différence ? C’est que vous acceptiez légèrement de désespérer et que je n’y ai jamais consenti. C’est que vous admettiez assez l’injustice de notre condition pour vous résoudre à y ajouter,tandis qu’il m’apparaissait au contraire que l’homme devait affirmer la justice pour lutter contre l’injustice éternelle, créer du bonheur pour protester contre l’univers du malheur. Parce que vous avez fait de votre désespoir une ivresse, parce que vous vous en êtes délivré en l’érigeant en principe, vous avez accepté de détruire les œuvres de l’homme et de lutter contre lui pour achever sa misère essentielle. Et moi,refusant d’admettre ce désespoir et ce monde torturé, je voulais seulement que les hommes retrouvent leur solidarité pour entrer en lutte contre leur destin révoltant.Vous le voyez, d’un même principe nous avons tiré des morales différentes. C’est qu’en chemin vous avez abandonné la lucidité et trouvé plus commode (vous auriez dit indifférent) qu’un autre pensât pour vous et pour des millions d’Allemands. Parce que vous étiez las de lutter contre le ciel, vous vous êtes reposés dans cette épuisante aventure où votre tâche est de mutiler les âmes et de détruire la terre. Pour tout dire, vous avez choisi l’injustice, vous vous êtes mis avec les dieux. Votre logique n’était qu’apparente.J’ai choisi la justice au contraire, pour rester fidèle à la terre. Je continue à croire que ce monde n’a pas de sens supérieur. Mais je sais que quelque chose en lui a du sens et c’est l’homme, parce qu’il est le seul être à exiger d’en avoir. Ce monde a du moins la vérité de l’homme et notre tâche est de lui donner ses raisons contre le destin lui-même. Et il n’a pas d’autres raisons que l’homme et c’est celui-ci qu’il faut sauver si l’on veut sauver l’idée qu’on se fait de la vie. Votre sourire et votre dédain me diront : qu’est-ce que sauver l’homme ?Mais je vous le crie de tout moi-même, c’est ne pas le mutiler et c’est donner ses chances à la justice qu’il est le seul à concevoir.Voilà pourquoi nous sommes en lutte. Voilà pourquoi nous avons dû vous suivre d’abord dans un chemin dont nous ne voulions pas et au bout duquel nous avons, pour finir, trouvé la défaite. Car votre désespoir faisait votre force. Dès l’instant où il est seul, pur, sûr de lui, impitoyable dans ses conséquences, le désespoir a une puissance sans merci. C’est celle qui nous a écrasés pendant que nous hésitions et que nous avions encore un regard sur des images heureuses. Nous pensions que le bonheur est la plus grande des conquêtes, celle qu’on fait contre le destin qui nous est impose. Même dans la défaite, ce regret ne nous quittait pas.

Mais vous avez fait ce qu’il fallait, nous sommes entrés dans l’Histoire. Et pendant cinq ans, il n’a plus été possible de jouir du cri des oiseaux dans la fraîcheur du soir. Il a fallu désespérer de force.Nous étions séparés du monde, parce qu’à chaque moment du mondes attachait tout un peuple d’images mortelles. Depuis cinq ans, il n’est plus sur cette terre de matin sans agonies, de soir sans prisons, de midi sans carnages. Oui, il nous a fallu vous suivre. Mais notre exploit difficile revenait à vous suivre dans la guerre, sans oublier le bonheur.Et à travers les clameurs et la violence, nous tentions de garder au cœur le souvenir d’une mer heureuse, d’une colline jamais oubliée, le sourire d’un cher visage. Aussi bien, c’était notre meilleure arme, celle que nous n’abaisserons jamais. Car le jour où nous la perdrions, nous serions aussi morts que vous. Simplement, nous savons maintenant que les armes du bonheur demandent pour être forgées beaucoup de temps et trop de sang. Il nous a fallu entrer dans votre philosophie, accepter de vous ressembler un peu. Vous aviez choisi l’héroïsme sans direction, parce que c’est la seule valeur qui reste dans un monde qui a perdu son sens.Et l’ayant choisi pour vous, vous l’avez choisi pour tout le monde et pour nous. Nous avons été obligés de vous imiter afin de ne pas mourir.Mais nous avons aperçu alors que notre supériorité sur vous était d’avoir une direction. Maintenant que cela va finir, nous pouvons vous dire ce que nous avons appris, c’est que l’héroïsme est peu de chose,le bonheur plus difficile.À présent, tout doit vous être clair, vous savez que nous sommes ennemis. Vous êtes l’homme de l’injustice et il n’est rien au monde que mon cœur puisse tant détester. Mais ce qui n’était qu’une passion, j’en connais maintenant les raisons. Je vous combats parce que votre logique est aussi criminelle que votre cœur. Et dans l’horreur que vous nous avez prodiguée pendant quatre ans, votre raison a autant de part que votre instinct. C’est pourquoi ma condamnation sera totale,vous êtes déjà mort à mes yeux. Mais dans le temps même où je juge-rai votre atroce conduite, je me souviendrai que vous et nous sommes partis de la même solitude, que vous et nous sommes avec toute l’Europe dans la même tragédie de l’intelligence. Et malgré vous-mêmes, je vous garderai le nom d’homme. Pour être fidèles à notre foi, nous sommes forcés de respecter en vous ce que vous ne respectez pas chez les autres. Pendant longtemps, ce fut votre immense avantage puisque vous tuez plus facilement que nous. Et jusqu’à la fin des temps, ce sera le bénéfice de ceux qui vous ressemblent. Mais jusqu’à la fin des temps, nous, qui ne vous ressemblons pas, aurons à témoigner pour que l’homme, par-dessus ses pires erreurs, reçoive sa justification et ses titres d’innocence. Voilà pourquoi à la fin de ce combat, du sein de cette ville qui a pris son visage d’enfer, par-dessus toutes les tortures infligées aux nôtres, malgré nos morts défigurés et nos villages d’orphelins, je puis vous dire qu’au moment même où nous allons vous détruire sans pitié,nous sommes cependant sans haine contre vous. Et si même demain,comme tant d’autres, il nous fallait mourir, nous serions encore sans haine. Nous ne pouvons répondre de ne pas avoir peur, nous essaierions seulement d’être raisonnables. Mais nous pouvons répondre de ne rien haïr. Et la seule chose au monde que je pourrais aujourd’hui détester, je vous dis que nous sommes en règle avec elle et que nous voulons vous détruire dans votre puissance sans vous mutiler dans votre âme.Cet avantage que vous aviez sur nous, vous voyez que vous continuez de l’avoir. Mais il fait aussi bien notre supériorité. Et c’est elle qui me rend maintenant cette nuit légère. Voici notre force qui est de penser comme vous sur la profondeur du monde, de ne rien refuser du drame qui est le nôtre, mais en même temps d’avoir sauvé l’idée de l’homme au bout de ce désastre de l’intelligence et d’en tirer l’infatigable courage des renaissances. Certes, l’accusation que nous portons contre le monde n’en est pas allégée. Nous avons payé trop cher cette nouvelle science pour que notre condition ait cessé de nous paraître désespérante. Des centaines de milliers d’hommes assassinés au petit jour, les murs terribles des prisons, une Europe dont la terre est fumante de millions de cadavres qui ont été ses enfants, il a fallu tout cela pour payer l’acquisition de deux ou trois nuances qui n’auront peut-être pas d’autre utilité que d’aider quelques-uns d’entre nous à mieux mourir. Oui, cela est désespérant. Mais nous avons à faire la preuve que nous ne méritons pas tant d’injustice. C’est la tâche que nous nous sommes fixée, elle commencera demain. Dans cette nuit d’Europe où courent les souffles de l’été, des millions d’hommes armés ou désarmés se préparent au combat. L’aube va poindre où vous serez enfin vaincus. Je sais que le ciel qui fut indifférent à vos atroces victoires le sera encore à votre juste défaite. Aujourd’hui encore, je n’attends rien de lui. Mais nous aurons du moins contribué à sauver la créature de la solitude où vous vouliez la mettre. Pour avoir dédaigné cette fidélité à l’homme, c’est vous qui, par milliers, allez mourir solitaires. Maintenant, je puis vous dire adieu.

Juillet 1944.