J’ai (très) mal au travail – film documentaire de Jean Michel Carré

por pessoaficionado

Stress, dépression, violence, harcèlement, suicide : le travail, qui occupe une place centrale dans nos vies, est de plus en plus associé à la souffrance, dans les enquêtes de l’Insee comme dans les conversations. Cet amer constat a poussé le virtuose du film documentaire Jean-Michel Carré à s’intéresser dans « J’ai (très) mal au travail » à la montée du « mal-être » au boulot.

Ce documentariste reconnu a été moult fois primé, entre autres pour Charbons ardents » en 1999, l’histoire de mineurs de charbon du pays de Galles qui prirent le risque de racheter leur outil de travail pour s’assurer un destin ; et « Sur le fil du refuge » en 2000, qui racontait l’accueil et l’aide aux chômeurs de travailleurs sociaux.

Il a mené pendant plus d’un an une enquête et une réflexion de fond sur le rapport qu’entretiennent les Français avec le travail, cet « obscur objet de haine et de désir », et sa nouvelle organisation orchestrée par les toutes dernières méthodes de management.

Le film, déjà diffusé sur Canal+ en 2006, sort ce mercredi en salles. Il retentit et nous questionne : qu’est-ce que le travail pour chacun de nous ? Quelle place occupe-t-il au niveau de notre construction identitaire, dans notre participation au monde et que pourrait-il être ? Que sommes-nous prêts à sacrifier à cet élément essentiel de notre vie ? En quoi l’indéniable allégeance envers un mode de répartition capitaliste nous comble ou, au contraire, nous épuise ? Au prix de quels bonheurs et de quelles douleurs, enfin, le salarié fabrique, résiste, crée, s’épanouit ou craque ? « Le travail est un carrefour de valeurs différentes et de finalités divergentes », explique le réalisateur dans sa note d’intention :

« Je me suis demandé quels étaient ses enjeux, les lignes de force qui le traversaient, pour répondre à quels objectifs contradictoires, au bénéfice de qui ? Puis, comment ces lignes de force transformaient le travail, ses conditions d’exécution, son organisation même. Enfin, j’ai voulu montrer quelles étaient ces nouvelles méthodes de management, et de quelle manière les cabinets spécialisés qui les promulguaient investissaient les entreprises. »

Le dossier de presse du film énumère des statistiques qui font froid dans le dos :

  • En dix ans, les troubles musculo-squelettiques sont passés de 1000 à 35 000 par an.
  • En 2005, il y a eu 760 000 accidents du travail en France. Deux personnes par jour meurent dans des accidents du travail.
  • Deux millions de salariés subissent du harcèlement mental et des maltraitances, 500 000 sont victimes de harcèlement sexuel.
  • Le coût annuel des accidents du travail, des maladies professionnelles et de la maltraitance s’élève à 70 milliards d’euros pour l’Etat et les entreprises.
  • Sur cinq ans, on a constaté plus de 1000 tentatives de suicide sur les lieux de travail en France, dont 47% ont été suivies de décès.
  • 10% des dépenses de la sécurité sociale sont directement liées aux maladies professionnelles.
  • Eczéma, insomnies, alertes cardiaques, troubles musculo-squelettiques, ulcères, cancers, dépressions, tentatives de suicide sont les conséquences les plus fréquentes des maltraitances sur les lieux de travail.
  • Durant la dernière année jurdictionnelle, les tribunaux aux prud’hommes ont traité 250 000 litiges.

Objectivement mais non sans ironie, Carré dresse tout au long du film le tableau d’une déshumanisation presque totale du monde du travail : peur du chômage, isolement dans l’entreprise, compétition avec les collègues… tout ce qui, en fait, réduit doucement mais sûrement l’individu à « sa seule dimension économique ».

Par un montage habile de témoignages alarmants (travailleurs, sociologues, thérapeutes), de pubs édifiantes et d’extraits de films cocasses, « J’ai (très) mal au travail » fait l’effet implacable d’un film d’horreur. On sort de là affolés, bousculés dans notre torpeur ambiante et désireux de réagir, même à petite échelle.