A Arles, sous les pavés antiques, la lune

por pessoaficionado

A Arles, les plus célèbres artistes du moment semblent s’être donné rendez-vous pour faire… des pâtés de sable. Dans les immenses arènes, le monument antique qui est l’attraction de la ville, les touristes japonais ou espagnols venus voir un amphithéâtre romain tombent nez à nez avec une étrange vision. Au centre de l’amphithéâtre romain, un gigantesque tas de sable occupe tout l’espace, sculpté avec application par des gens munis de pelles et de balais. Au fur et à mesure que la journée avance, des dunes apparaissent, voyagent, s’aplatissent. Un paysage lunaire qui n’est jamais le même se construit et se déconstruit sous les yeux des visiteurs hypnotisés.

Ce tas de sable est la partie la plus visible d’un projet intitulé “Vers la lune en passant par la plage”, concocté pendant la semaine professionnelle des Rencontres d’Arles par la Fondation Luma. Une vingtaine d’artistes de pointure internationale ont été invités, et la liste est impressionnante : de Daniel Buren à Fischli & Weiss, de Dominique Gonzalez-Foerster à Pierre Huyghe en passant par Anri Sala et Lawrence Weiner. Pendant quatre jours seulement, ils participent à un projet évolutif et participatif, impalpable et imprévisible, bref difficile à expliquer… et qu’il vaut mieux aller voir sur place.

Le programme des interventions n’est pas distribué, à l’extérieur les affiches sont discrètes, et les touristes sont rarement prévenus que l’art contemporain va leur tomber dessus dans ces ruines romaines. Dans les tribunes, il y a pourtant des indices qui ne trompent pas : de petits drapeaux aux rayures caractéristiques de Daniel Buren, discrètement plantés dans les gradins, évoquent la plage. Mais au cœur du bâtiment, dans les dédales de couloirs et d’escaliers, il faut guetter les bruits qui s’élèvent : voix de visiteurs qui s’amusent, marteaux piqueurs du chantier proche, et soudain, là, des sons chuchotés par des haut-parleurs.

Le mieux est quand même d’aller à l’aventure pour espérer en vivre une. Vendredi matin, dans un renfoncement, l’artiste Pilvi Takala fait le DJ tandis que devant elle une femme nue se fait faire un moulage de jambe. La scène pourrait rappeler les anciens temps des Rencontres photographiques d’Arles, quand on tombait sur une femme nue au détour d’une rue, pour une séance photo en plein air. Une famille belge passe, s’arrête médusée, sort l’appareil photo. L’adolescent n’a pas l’air impressionné. “La nudité ne me dérange pas, mais le bruit oui” dit sa mère Trees Lombaerts.

Pierre Huyghe, "Colony Collapse", 2012, Featuring Marlon Middek & Danny Jöckel.

En bas dans les dunes temporairement applaties, un homme s’avance lentement. Autour de sa tête, un nuage d’abeilles tourbillonne avant de se poser sur son visage, jusqu’à lui faire un casque. Au bout de la piste, l’homme s’agenouille. Les amateurs d’art auront reconnu Colony Collapse, une œuvre de Pierre Huygues, les autres ont juste regardé la scène, un peu effrayés. Puis les dunes recommencent à bouger.

On est bien loin, ici, de Monumenta. Pas d’œuvre monumentale pour rivaliser avec le lieu, pas d’installation spectaculaire. Les actions sont ponctuelles, les œuvres s’élaborent en direct, évoluent et se répètent. Pour l’artiste Philippe Pareno, membre du bureau de la Fondation Luma et initiateur du projet, “Vers la lune” est “le contraire du spectacle. En art, on cherche souvent l’efficacité. Ici on est dans une autre temporalité”. Il voit l’ensemble comme un grand atelier collectif. “Il est rare de voir autant d’artistes ensemble. Les gens assistent au travail de la production de formes.”

La plupart du temps, il ne se passe rien, mais tout le monde reste là, à regarder le ballet de sable sous la chaleur. Il y a maintenant un gros caillou posé dans la dune. Les visiteurs les plus proches peuvent l’entendre carillonner – c’est une œuvre sonore signée Fischli & Weisse. L’artiste Elvire Bonduelle a distribué des ombrelles aux reflets métalliques taillées dans des couvertures de survie. Et ce sont tous les gradins qui miroitent, comme un vaisseau spatial posé sur le sol de la lune.

Le Monde.fr |Claire Guillot (Arles Envoyée spéciale)

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