Rémi Ochlik * Photojournaliste

por pessoaficionado

Le journaliste français Rémi Ochlik a été tué, mercredi 22 février, lors du pilonnage du quartier de Baba Amro, à Homs. Ce jeune photojournaliste avait notamment couvert de nombreux conflits du Printemps arabe, en Tunisie, en Egypte, en Libye et dernièrement en Syrie.

Le Monde.fr | 22.02.2012

Né en 1983, dans l’est de la France, Rémi Ochlik avait étudié la photographie à Icart-Photo, une école de photographie à Paris, pour travailler ensuite pour l’agence photograhique Wostok. En 2004, il se fait connaître avec un reportage sur les événements d’Haïti, alors qu’il n’a même pas encore terminé ses études. Il se révèle alors comme un talentueux représentant de la jeune génération de photographes. Son travail est couronné du prix Jeune Reporter François-Chalais et honoré d’une projection au festival Visa pour l’image de Perpignan. Jean-François Leroy, le directeur du festival, expliquait alors: “On m’a montré un travail sur les événements d’Haïti. Très beau, très fort. Je ne connaissais pas le mec qui a fait ça. Je l’ai fait venir. Il s’appelle Rémi Ochlik, il a vingt ans. Il a travaillé tout seul, comme un grand. Voilà. Le photojournalisme n’est pas mort”.

Après cette première expérience des conflits armés, il décide de fonder sa propre agence de presse, IP3 Press, qui se propose de couvrir l’actualité parisienne et les conflits partout dans le monde, comme la guerre en République de démocratique du Congo, en 2008, l’épidémie de choléra ou l’élection présidentielle haïtienne, en 2010 (voir son site, www.ochlik.com).

SUR TOUS LES FRONTS DES RÉVOLTES ARABES

Il consacre l’année 2011 aux révoltes dans les pays arabes. Tunisie, Égypte, Libye : il est sur tous les fronts. “2011 a été une année incroyablement chargée, déclare-t-il à l’époque. Chaque pays couvert avait son vécu propre par rapport à son régime, mais l’espoir, l’élan et les slogans étaient les mêmes. Les peuples étaient animés par le sentiment de ras-le-bol, moi par celui d’être là où se joue l’histoire.”

Le jeune photographe Remi Ochlik a remporté le quatrième prix du concours World Press Photo pour sa photo "Battle of Libya".

Ses photographies ont été publiées dans Le Monde Magazine, VSD, Paris Match, Time Magazine et The Wall Street Journal. Son travail a reçu, en décembre, le premier prix du festival Scoop Grand Lille pour trois de ses reportages : La Révolution du Jasmin ; Egypte, Tarhir Square et La Chute de Tripoli. Plus récemment, il a reçu le quatrième prix du prestigieux World Press Photo pour sa photo Battle for Libya.

Son dernier projet était de saisir les événements syriens dans son objectif. Il disait s’appuyer de plus en plus sur la puissance des réseaux sociaux. “Ils sont un bon moyen de sonder le terrain du point de vue des locaux”, insistait-il.En effet, c’est en veillant pendant six heures sur Facebook qu’il avait compris qu’il se passait quelque chose de très important en Libye et qu’il avait décidé d’y partir.Selon son confrère Franck Medan, “d’une grande humilité, plein d’énergie, curieux, il travaillait au 35 mm, il n’avait pas les moyens de s’équiper d’un téléobjectif. Mais même s’il l’avait pu, il voulait aller loin, être au plus près de l’événement et vivre les choses pleinement”.

Le festival Visa pour l’image lui rend hommage dans le cadre d’une rétrospective en septembre 2012 à Perpignan.

http://www.ochlik.com/

Rémi Ochlik, mort d’avoir raconté l’histoire de ces peuples qui se battent pour leur liberté

Pire qu’une drogue ou les souvenirs de guerre d’un jeune reporter 

“Le 4×4 se rapproche inexorablement d’un barrage. On prie pour que les Chimères qui s’y trouvent sachent lire afin qu’ils puissent voir “international press” sur le véhicule. (…) La bouche déjà pâteuse, on allume une cigarette qui n’a plus de goût, qui brûle la gorge. Les portières s’ouvrent, on est sorti de la voiture, une arme automatique sur la tempe. On pense à sa famille, au jour de son enterrement et à un tas de choses hors contexte. Le pire, ce sont leurs yeux : rouges, vitreux, sans vie. Complètement shootés au crack, ils sont capables de tout, surtout du pire. Ils hurlent des ordres en créole qu’on ne comprend pas. On est fouillé sans ménagement, toujours le canon de l’arme sur la tempe. Ils cherchent des armes. L’un d’entre eux nous fait signe de remonter dans la voiture, les autres ne sont pas d’accord. Ils crient, se battent entre eux à coups de bâton. On n’en mène pas large. On a vingt ans et pas vraiment envie de mourir. On donnerait tout pour être loin, très loin, ne jamais être venu. Témoigner ? La belle affaire ! Pour qui ? Pour quoi ? Tout le monde s’en fout de cette île pourrie. Ils peuvent bien s’entretuer, le monde n’en a cure. Et nous, on est dans la merde. Il suffirait d’un rien pour un coup parte, que l’on se retrouve à terre. Puis, il y a cette détonation, les tympans semblent avoir explosé, on n’entend plus rien. Une distance se créée entre le cerveau, la pensée et l’extérieur, on est comme dans une bulle. On voit leur bouches s’ouvrir sans aucun son n’en sorte. L’imbécile qui vient de tirer semble content de lui. Ils ont fini par se mettre d’accord, on peut partir. (…) On est livide, médusé. Mais on est passé. L’adrénaline redescend, les nerfs se relâchent. On éclate de rire, un fou rire étrange et déplacé, mais incontrôlable. Le cœur commence à retrouver un rythme plus régulier quand au loin, on aperçoit un autre barrage… Ce soir-là, en revenant du nord du pays, sur la route St Marc / Port-Au-Prince, on a croisé six barrages semblables à celui-ci. Plus de trois heures pour parcourir cinq malheureux kilomètres. (…) On pense à cette étrange dualité que crée la guerre. On vient de vivre des instants terribles, pendant lesquels on aurait vendu les êtres les plus chers pour être loin de cette merde, et pourtant nous voilà, à peine sorti d’affaire, avec une seule envie, une seule idée fixe : y retourner, encore et encore, sentir cette peur à nouveau, cette montée d’adrénaline si puissante. La guerre est pire qu’une drogue, sur l’instant c’est le bad-trip, le cauchemar. Mais l’instant d’après, une fois le danger passé, on meurt d’envie d’y retourner prendre des photos en risquant sa vie pour pas grand chose. Il y a une sorte de force incompréhensible qui nous pousse à toujours y revenir…”

Rémi Ochlik,
Au retour d’Haïti, Paris, 2004.